Deadline : y-a-t-il un âge limite pour commencer un art ?

Mercredi dernier, un micro incident me plongea dans une majeure réflexion.

Ce jour-là, je devais aller chercher ma cousine Alibabaschboulouniette à son cours de peinture sur pierres et divans – une activité très en vogue chez les enfants en ce moment. Arrivée à l’école je trouvai une dizaine de parents alignés en file indienne devant la porte d’entrée. « Boudiu, pourquoi qu’ils rentrent pas ?», me dis-je en essayant de me glisser en loucedé.

Apparemment pas assez discrète, je me fis stopper net par un gang de mamans dont la plus en forme se mit devant moi, bras écartés en mode vigile. Je jaugeai son gabarit, fis rapidement le compte des membres de son crew – trois en tout –  et conclus qu’il valait mieux opter pour la méthode douce.

Je me fendis d’un grand sourire pour leur montrer qu’en fait, non, je ne voulais pas du tout les doubler et leur demandai pourquoi qu’ils poireautaient tous là au lieu de rentrer. Ce à quoi la chef du Mummies gang m’expliqua – sans baisser les bras toutefois – que c’était à cause des inscriptions au cours de sculpture sur fruits, l’activité qui débuterait l’année suivante. Tous les parents voulaient inscrire leurs enfants, du coup pour que ce ne soit pas le bordel ils faisaient entrer les gens au compte-goutte.

patientons intelligement

 

Je patientai trois bonnes minutes au moins avant que ne vienne mon tour de récupérer ma cousine puis les papiers d’inscription au secrétariat et on s’apprêtait à partir quand le prof de peinture nous rappela. Il voulait nous préciser que le cours s’adressait en priorité aux enfants de moins de huit ans, la sculpture sur fruits, nous expliqua-t-il avec un petit air blasé-mais-intelligent, était une activité dont on s’imprégnait beaucoup mieux si on commençait tout petiot. Donc ma cousine et les autres  vétérans de plus de huit ans et quart étaient priés de se contenter de patienter sur une liste d’attente, même si pour être honnête il doutait qu’il n’y ait assez de place au final. 

« Mais c’est dégueulasse ! », m’apprêtais-je à lui dire, mais le con avait déjà tourné ses talons prétentieux pour aller casser le rêve d’un autre vieil enfant. Je me penchai vers ma cousine, l’indignation encore collée aux lèvres, mais Alibabaschboulouniette avait déjà nexté le sujet : « J’m’en tape, j’aime pas les fruits, m’informa-t-elle. »

Bon bah… alors tout allait bien.

pommes d'amour

Oui, tout allait bien, ce n’était qu’une des mille cent cinquante-et-une activités proposées par l’école… Mais n’empêche que ça m’a fait réfléchir.

D’où vient cette idée assez généralisée qu’il faut, pour bien le pratiquer, débuter un art au moment où l’on quitte les couches culottes pour le pot ? Combien de fois n’ai-je pas entendu : « Suis-je trop vieux pour commencer ? »… des adultes désireux mais anxieux de se lancer, mais aussi, des enfants pour qui la question ne devrait normalement pas se poser – ou plutôt les parents de ces enfants pour qui la question ne devrait normalement pas se poser quand même. Pourtant cette notion du «trop tard» accompagne presque systématiquement les envies d’initiative artistique, elle est l’un de leurs premiers freins et pousse certaines personnes à renoncer avant même d’essayer.

Fait incontestable : si l’on commence une activité à un an et demi, on aura un avantage non négligeable : du temps. Oui, à peu près toute la vie devant nous pour nous dévouer à notre passion !

Et il est aussi vrai que certains arts peuvent requérir des aptitudes que la jeunesse offre assez naturellement ; la progression s’avère alors des fois plus ou moins aisée en fonction de  l’âge. C’est souvent le cas des disciplines liées au travail du corps : pour un danseur ou  un artiste du  cirque par exemple, les transformations physiques exigées rendent difficile une vocation choisie un peu tardivement.

school never ages

Mais, tout est relatif non ? Que veut dire « tardivement » ? « difficile » ? A quel point ? Et pour qui ?

Idée étonnante mais courante : on dit – faisant généralement référence aux multiples techniques qu’il devrait s’approprier – qu’un adolescent est déjà trop « vieux » pour envisager une carrière de danseur…

Là le prof d’Alibabaschboulouniette me dirait : « Eh ouais Bécassine, tu vois, tu le dis toi-même, la jeunesse s’imbibe plus aisément des nouvelles connaissances, elle apprend plus vite et plus facilement, c’est comme ça ! »

Ce à quoi je me verrais forcée de répondre : « Ouais Gaston, mais toutes les danses n’ont pas des techniques si douloureuses qu’il faille se pointer à quatre ans, échauffé et déterminé, à la porte d’un conservatoire ! »

Et de fait, nombreux sont les arts dont la partie technique reste abordable quel que soit l’âge, dans les arts martiaux par exemple, on voit des maîtres âgés d’une dizaine de décennies créer l’émulation et donner envie à des débutants de toute génération de se lancer !

Néanmoins, pour être honnête, la vitesse à laquelle certains enfants apprennent est parfois sidérante. Mais est-ce dû à leur seul état d’enfant ? N’y a-t-il pas d’autres facteurs à prendre en compte ? Celui de la volonté ? Celui de l’implication… ?

baby got it

On a tous pratiqué un art ou un sport du mercredi quand on était petit, mais, pour ma part, l’intensité de mon investissement dépendait grandement de l’intérêt qu’on avait réussi à susciter chez moi, variant de 0 à 100 selon les cas !

Dans à peu près tout type d’activité, un vieux de 26 ans progressera plus vite qu’un marmot qui est là parce qu’on l’y oblige !

Quant au temps, certes on en a besoin et on en a logiquement plus devant soi quand on est petit, mais qu’en fait-on exactement ?

Débuter le violon à quatre ans : soit, disons qu’à seize ans ça nous fait douze ans de pratique… et ça en jette ! Oui mais, il se passe quoi exactement pendant ces douze ans ? On est à fond, on kiffe et essaye d’évoluer ou on subit une corvée artistique imposée par ses parents ?

On évoque l’âge, celui de la capacité, de l’efficacité, on se demande si on a le bon, mais pense-t-on à celui du choix, celui du libre-arbitre ?

Que de questions…auxquelles n’a pas pensé ce fripon de professeur d’arts plastiques !… Et puis pourquoi huit ans d’abord ? Pourquoi pas neuf ou mieux, sept, l’âge de la raison, tant qu’à faire de la ségrégation annuelle autant bien l’organiser, non ?

Bref, je m’égare…Tout ça pour dire qu’ heureusement, la viabilité d’une passion ne repose pas que sur des critères aussi sévères que celui de l’âge ou de la performance, une grande part de l’art est d’ordre émotionnel, voire métaphysique.

Ce qui va toucher, faire vibrer chez les plus grands artistes, même quand ils ont des qualités techniques monstrueuses, est précisément de l’ordre de l’abstrait, de l’intouchable, de l’insaisissable. Il n’est d’ailleurs pas rare de voir des artistes formidables, mais, n’ayant pas une technique impressionnante, transcender les foules. Ils sont pour moi la parfaite illustration d’un travail artistique n’impliquant pas que celui du mécanique, du palpable, du quantifiable mais demandant aussi un investissement d’un ordre différent, un investissement sensoriel, sensible, spirituel…

Autant de domaines où nous possédons tous potentiellement une multitude de qualités.

Quel que soit notre âge !

ouaf ouaf banana

 

 

 

 

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