Mutation d’un poète maudit : la gentillisation de The Weeknd

[Gentillisation: Fait de devenir plus soft, moins bad/hardcore qu’avant…gentil en fait.

The Weeknd: Super cool et stylé artiste canadien (à ne pas confondre avec THE weekend, le meilleur weekend de votre vie, par exemple celui où Tata Janine avait cuisiné sa quiche aux épinards et que Tonton Bébert, pour faire une blague, et, avec votre complicité, avait fourré dedans de la chicorée – plante excessivement laxative – et que vous vous étiez marrés comme des sagouins pendant deux jours en repensant à Janine et aux autres convives en train de chercher la clef des WC en fait cachée dans la litière à Miaou-Miou).]

 

Quand j’ai découvert The Weeknd j’ai, dans un premier temps, été un peu étonnée par ce mélange sucre-arsenic qui le caractérise.

Je vous fais le tableau : un type chante d’une voix douce et suave une mélodie digne des plus grandes sérénades amoureuses. Jusque-là rien d’anormal.

Sauf que si vous tendez l’oreille, vous vous rendez compte que le type à la voix veloutée est en train d’expliquer qu’il est un camé fini, qu’il n’en peut plus de sa meuf et qu’il compte bien se déchirer encore un peu plus la gueule avec la prostituée qu’il s’apprête à « hum ». Tout ça avec un visage impassible et angélique.

Ethique mise à part, le bonhomme était stylé…dark, mais stylé. Et comme beaucoup de personnes, j’ai kiffé son univers !

Et oui, la « formule » The Weeknd est vieille comme l’art : c’est celle du poète maudit. Et les poètes (pouet) maudits subjuguent…femmes et hommes si on en croit le nombre et la diversité de ses fans.

Alors, les ancêtres de The Weeknd, les poètes maudits d’il y a très longtemps, écrivaient à la plume, attachaient leurs déclarations à la patte d’une colombe voyageuse (ou d’un pigeon s’il n’y avait que ça) et ils étaient soi-disant prêts à dormir sous la fenêtre de leur belle pour obtenir ne serait-ce qu’un simple coup d’œil.

Quand on regarde The Weeknd, on peut dire que les temps ont changé…Mais l’âme reste la même : poétique et torturée ; la souffrance en bandoulière, il chante ses odes avec cynisme, décontraction  et quelques grammes d’on ne sait quelle substance illicite.

La coiffe, elle, a évolué, les chapeaux à plume ou haut de forme, ont été remplacés par un buisson de dreadlocks dont le design uber sophistiqué fait pâlir de jalousie les architectes les plus branchés. Et, les mots langoureusement fredonnés sur des beats trip hop, sont salaces, laissant penser que loin de la douce œillade que convoitaient ses aïeux, c’est tout autre chose que The Weeknd tente de conquérir chez ses belles qu’il appelle tendrement « bitch » (oh ! comme Young Thug regardez).

Le sommet de la poésie contemporaine a été sauvagement tamponné par notre damoiseau sur le morceau Or nah, où accompagné d’autres âmes romantiques mais trop timides pour l’avouer (Wiz Khalifa, Ty Dolla $ign…) ils demandent aux filles si elles aiment se prendre des d****(traduction=b****) or nah ? (traduction= ou pas ?).

Charmant ! Ou pas…

En tous cas on peut concéder à The Weeknd le fait d’être le bad boy le plus posé du rnb game.

Jusqu’à maintenant néanmoins, car malgré sa jeunesse (un quart de siècle et quelques) et moins d’une décennie de carrière, il semble être touché par un syndrome qui attaque normalement les vieux artistes : le désir de rédemption.

Contrairement aux stars – comme Drake, Justin Bieber, Timberlake, ou autres Britney Spears  – qui,  commençant leurs carrières en jeunes premiers, deviennent de plus en plus « bad » au fur et à mesure des années, celles qui commencent en versant dans le « hard core » finissent souvent par s’assagir.

Et on dirait bien que l’ami The Weeknd se laisse tenter par la douce pente de la tempérance. Le virage, je dirais, s’est produit avec la sortie du single Can ‘t Feel My Face. Même si on pouvait déjà remarquer sur la chaîne du chanteur que depuis Pretty ses vidéos n’étaient plus annotées du petit « explicit » nous prévenant que les textes ou les images pourraient heurter nos gentilles sensibilités, c’est Can’t Feel My Face qui marque un changement notoire dans le style musical et visuel de The Weeknd.

Une première pour le canadien : le titre est gai, super rythmé, dansant même, un brin funky…non finalement carrément pop ! Rien d’étonnant car c’est avec le maxi producteur de pop music Max Martin (ayant travaillé entre autres avec Ariana Grande, Robin Thicke, Taylor Swift, Selena Gomez…) qu’il collabore pour ce qui devient le tube de l’été 2015.

Le clip lui aussi change de ce que le chanteur avait l’habitude de nous proposer : pour commencer les images sont teintées de couleurs presque disco : rose, bleu électrique, gris pailleté… Dedans on voit Abel (c’est comme ça qu’il s’appelle en vrai) faire le show dans un cabaret dont le public est assez peu réceptif à son talent. Introduisant la notion d’humour, il passe dans un même temps du R&B trip hop au  R&B pop, et, du poète cynique au clown triste. Le gars se lâche grave ! Rendant hommage au king de la pop, il se trémousse sur la scène, balançant des pas à la M.J dont on ne l’aurait pas cru capable au vu de l’immobilité mélancolique qu’il adoptait jusqu’ici dans ses vidéos.

Mais surtout, oh miracle, nous assistons dans ce clip au premier lâcher de sourire de The Weeknd, si si je vous assure à 0m24, une esquisse modeste et éphémère, mais tout de même !

can't feel my face

On l’avait vu timidement y tremper les pieds au moment de son featuring avec Ariana Grande ou lors de sa participation à la B.O du film Fifty Shades of Grey, mais là il n’y a plus de doute : avec Can’t Feel My Face, The Weeknd a fait le grand plongeon dans le monde du mainstream.

Alors certains diront : « oui, mais c’est du second degré, il y a qu’à regarder les paroles bla bla bla… ». Mouais…ok, les lyrics ne sont pas aussi niaises qu’elles le paraissent (« Je ne sens plus mon visage quand je suis avec toi mon amooour… »), et décrivent en fait l’addiction de The Weeknd à la drogue qu’il personnifie en lui donnant la forme d’une femme à laquelle il serait accro.

Mais ça, il faut un poco creuser pour le savoir, car il n’y a pas d’indices dans la chanson, on peut donc en faire une lecture au premier degré. Ce qui veut dire que beaucoup de personnes chantent sûrement ce tube en ne lui attribuant rien de plus que l’inoffensivité d’une chanson d’amour lambda, ce qui veut dire que beaucoup ignorent qu’elles chantent en fait une ode à la foncedé, ce qui veut dire que The Weeknd a réussi un tour de force : continuer à parler d’un de ses thèmes de prédilection et s’adresser à un public beaucoup plus large sans choquer, ce qui veut dire qu’il a réussi à s’adoucir, ce qui veut dire qu’il est parvenu à entamer le périlleux processus de gentillisation !

Car, c’est un processus dangereux quand on sait qu’il consiste à modeler l’artiste afin qu’il rentre dans le moule large mais stricte des chansons commerciales, à censurer ce qu’il y a de trop sulfureux chez lui et à agrémenter son style de symboles populaires, reconnus du grand public…

Autant de choses qui, si elles ne sont pas faites assez subtilement, peuvent discréditer l’artiste, d’abord auprès des fans qui le connaissent  et le suivent depuis ses débuts, et, à terme si les changements sont trop incohérents auprès dudit grand public.

Fort heureusement, nous n’en sommes pas là avec The Weeknd !

Il pénètre dans le royaume de la pop en conservant, sans les dénaturer, les qualités qui ont fait son succès…mais attention tout de même à ne pas danser trop près du chaudron du conformisme car beaucoup avant lui y ont laissé plus que leur personnalité !

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